Entrevue avec Shana Carroll

Passagers novembre 22, 2018

Entrevue avec Shana Carroll, metteur en scène et chorégraphe.

 

D’où t’es venue l’idée de l’univers des trains ?

Le processus de création implique un tas de mécanismes. Disons que j’ai toujours été attirée par les trains parce qu’ils sont un rappel d’époques et territoires anciens, mais aussi une avancée vers le futur, puisqu’ils nous mènent vers des contrées qu’on n’a pas encore visitées. J’ai donc toujours été intéressée par le symbole du train. Quand j’étais jeune, il y en avait un qui passait à 10km de chez moi. À chaque fois qu’il passait, c’était comme un appel, quelque chose de profondément puissant. On n’entendait plus rien d’autre. Et quand j’étais dans la vingtaine, je faisais beaucoup de spectacles en Europe, et donc je passais beaucoup de temps dans les trains. J’y ai vécu des moments charnière de ma vie. J’étais fascinée par les différentes contradictions que cela impliquait, l’impression de de ne pas bouger du tout, d’être coincé dans une boîte tout en avançant à une vitesse folle, et par la juxtaposition du paysage et du reflet de son visage dans la vitre. Il y a aussi l’élément de hasard : on a pris la décision de monter dans le train, mais en même temps on est coincé dedans, sans connaître les gens qui nous accompagnent, et on n’a aucun contrôle sur la suite des événements. J’ai tellement d’histoires incroyables dans les trains, à discuter pendant des heures avec de parfaits inconnus, de tous les âges, origines et milieux sociaux.

 

Comment as-tu appliqué ces idées sur scène pour Passagers ?

Il y a toujours différentes couches de création. Ce que je fais, c’est que je laisse mijoter l’idée, lentement, pour arriver à son essence profonde, qui pourra se résumer en une phrase. Dans ce cas précis, la mort de mon ami et collaborateur Raphael Cruz (en janvier 2018, NDLR) a été déterminante. J’avais commencé l’écriture quelques mois auparavant, avec l’intention de faire un spectacle plus narratif, du genre Crime de l’Orient Express, avec différents arcs narratifs pour chaque personnage. Puis Raphael est décédé, et j’étais en deuil, je souffrais. J’avais le sentiment d’avoir perdu mon complice, ma boussole. Et j’ai la conviction que la création est l’antidote pour passer à travers les sujets les plus sombres. Seulement, cette fois-ci je me disais que rien n’avait de sens : ce jeune homme était mort si tôt. Il n’y avait plus d’antidote possible, plus de solution. Puis un jour, quelques semaines après la mort de Raphael, j’ai dit à Sébastien (Soldevila, un autre des 7 Doigts, NDLR) que je voulais que le monde soit à nouveau un endroit magique, pas un endroit où meurent les jeunes hommes qui me sont chers. Lui m’a répondu par cette phrase déterminante : « Le monde, c’est les deux à la fois ». Et voilà, pour moi c’était ça la phrase qui résumerait mon projet. Soudain toutes les contradictions qu’implique le train me sont revenues à la mémoire. Donc oui, parfois les gens meurent, mais parfois aussi il y a de la magie. Il n’y a pas de voie nécessairement heureuse ou malheureuse ; nous sommes sur deux voies parallèles, et nous essayons de suivre les deux en même temps. C’est ainsi que le train est devenu une métaphore de cette notion, une réflexion sur cette dichotomie. Puis j’ai voulu y appliquer des chapitres : le départ, le transit et l’arrivée, sous toutes leurs formes, qu’elles soient agréables ou désagréables. Adieux déchirants, départs heureux, voyage coincé au milieu de parfaits inconnus, sommeil dans le train (dormir dans le train a quelque chose de magique). Pour la musique, nous avons ajouté un morceau que Raphael avait écrit il y a deux ans et que nous n’avions jamais utilisé. Il y a un passage où il joue au piano, donc d’une manière il fait partie du spectacle.

 

As-tu aussi tiré ton inspiration des artistes présents sur Passagers ?

Mon idée originale forme la moitié du spectacle. L’autre moitié, ce sont les artistes qui l’apportent. Je suis convaincue que pour obtenir le meilleur d’eux, il faut mettre leur essence à profit. Il faut qu’ils s’approprient le spectacle. Ils sont largement meilleurs lorsqu’ils s’investissent pour un projet auquel ils se sentent profondément connectés. À partir de mon idée de base, on ajoute leurs suggestions, et c’est comme ça qu’ensemble, on donne naissance à notre bébé. L’improvisation joue un rôle primordial dans ce processus. On commence avec un thème, une idée générale, une motivation ou un contexte théâtral, et eux improvisent en partant de ces bases. Il y a généralement un moment de « ah » lorsque l’improvisation touche la bonne corde, et, de cet instant, apparaît l’essence dont je parlais. De là on peut tout créer. Les artistes s’apprennent les choses les uns aux autres, ce qui nous permet de mettre en place un vocabulaire commun, instinctif.

 

Comment choisis-tu les artistes que tu désires voir sur ton spectacle ?

Je choisis des artistes que je connais et avec lesquels je veux vraiment travailler. J’en ai rencontré certains à l’École nationale de cirque de Montréal, j’étais en contact avec d’autres pour avoir déjà travaillé avec eux. J’apprécie particulièrement qu’un artiste ait de multiples talents, qu’il sache bien se mouvoir et bien jouer la comédie. Je veux aussi qu’il soit une bonne personne, avec une bonne âme. J’aime travailler avec ces artistes pour ce qu’ils sont en tant que personnes autant qu’en tant qu’artistes. Par ailleurs, ce qui est intéressant dans ce spectacle c’est qu’on a des artistes avec des disciplines inédites chez Les 7 Doigts : le cadre russe, le fil de fer…

 

Maintenant que tu as vu le spectacle en entier, comment te sens-tu ? 

Je suis nerveuse. Mais c’est toujours le cas pour un spectacle vivant. Je suis surtout heureuse d’une chose : cette essence dont je parlais, je la ressens quand je regarde le spectacle. On touche vraiment à ce que je voulais atteindre. À un moment, quand on crée, il faut être son propre public et aimer ce que l’on a mis en place. J’adore voir mes artistes sur scène. Le point le plus important, et aussi le plus inquiétant, c’est de parvenir à rester fidèle à ce que l’on voulait mettre en place. Garder le cap à mesure que le spectacle avance, conserver la vision originale. Parce qu’on peut certes créer de jolies images, mais au final si on ne raconte rien, ça ne sert pas à grand-chose. C’est pourquoi il faut aussi savoir sacrifier certaines choses pour le bien de l’œuvre générale.

 

De quelle manière le cirque québécois se différencie-t-il du reste du monde selon toi ?

Le cirque québécois est un précurseur dans le domaine du cirque moderne. Dans d’autres régions du monde, le cirque moderne peut-être vu comme un contre-mouvement du cirque traditionnel. Il y a deux mouvements très séparés, inconciliables, comme s’il s’agissait des Démocrates et des Républicains. Au Québec, les gens font ce qu’ils veulent avec le cirque, traditionnel ou non. C’est beaucoup fluide, fusionnel. Le Québec est une terre très fertile et créative, avec une communauté très solidaire. Pour moi, l’une des raisons pour lesquelles le Québec joue un rôle si important dans le monde du cirque, c’est qu’il y existe un fort désir d’art non parlé. La question du langage dans cette province est un sujet très sensible, une source de divisions. Le cirque, en revanche, unit les gens de tous horizons. Le cirque est reconnu comme une forme d’art par le gouvernement, ce qui lui donne une légitimité et un pouvoir. Ce n’est pas le cas dans certaines régions des États-Unis, où le cirque est plus stigmatisé. 

 

Vous a-t-on donné plus de moyens d’atteindre vos objectifs au Québec ?

C’est justement la raison pour laquelle nous sommes basés à Montréal. Gypsy et moi sommes Américaines, Seb est Français… Il y a peu d’endroits dans le monde où une compagnie de cirque se voit donner l’opportunité de jouer son spectacle pendant deux mois, comme nous avons pu le faire à maintes reprises à La Tohu. C’est un mélange de soutien et d’ouverture d’esprit. Les Québécois sont un peuple enthousiaste. Certains environnements sont dominés par la critique et la compétition. Ici c’est l’inverse, et c’est libérateur.

 

Que souhaites-tu à La Tohu pour son 15è anniversaire ? 

Longue vie à La Tohu ! Depuis sa création il y a quinze ans, nous avons été présents chaque année, et la croissance de notre compagnie a été de pair avec celle de La Tohu. Une institution incroyable, qui m’a laissé des souvenirs impérissables. C’est un cas unique en Amérique du Nord : un théâtre bâti spécifiquement pour les artistes de cirque. J’espère vraiment qu’ils continueront sur cette lancée encore longtemps. C’est une chance incroyable pour nous. Je parlais du cirque québécois plus tôt, et je ne sais pas comment il aurait évolué sans La Tohu. Si le public d’ici est si éduqué en matière de cirque, c’est aussi parce qu’il a accès à ce genre de plateforme.

 

 

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